dimanche 17 août 2008

Révolution dans les hypers

C'est la dernière arme de Nicolas Sarkozy pour tenir ses promesses sur le pouvoir d'achat. La loi de modernisation de l'économie (LME), examinée lundi en Conseil des ministres et le 27 mai à l'Assemblée, doit donner les moyens aux Leclerc, Carrefour et autres enseignes de faire enfin baisser les prix. Avec deux mesures chocs: les enseignes pourront négocier librement des ristournes auprès de leurs fournisseurs, et elles seront plus largement autorisées à ouvrir de nouveaux magasins.


Il y a urgence. Selon l'Insee, les prix en grandes surfaces ont bondi de 5,5% sur les douze derniers mois. L'envolée est vertigineuse pour le lait et les oeufs (+10,8%), l'huile (+9,9%) et les légumes (+7,6%). Résultat: le moral des ménages n'a jamais été aussi bas, et la consommation a décroché de 1,7% en mars. "La situation est très délicate", s'inquiète Jérôme Bédier, président de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui rassemble les grandes enseignes.


La loi commencera à s'appliquer réellement début 2009, lors des négociations annuelles entre les hypers et leurs fournisseurs. L'objectif du gouvernement est de ramener les prix français dans la moyenne européenne, les étiquettes étant 5% plus basses ailleurs. A Bercy, on s'avoue toutefois incapable de dire quand cette performance serait atteinte. Pour sa part, la FCD estime l'impact de la LME à -2% sur un an. L'Association nationale des industries alimentaires (Ania) assure au contraire que le texte n'aura aucun effet. Rien ne dit non plus que la loi pourrait compenser une nouvelle flambée des matières premières. "Dans ce cas, les consommateurs risquent de ne ressentir que la hausse, sans percevoir qu'elle a été freinée par la LME", redoute-t-on à Bercy.


Cette réforme est tout de même une petite révolution. Le consensus est général pour mettre fin à un système "pourri", dixit Jérôme Bédier. Les industriels imposaient des hausses de prix que les enseignes ne pouvaient pas refuser. Les supermarchés se vengeaient en facturant davantage de services (têtes de gondole, promotions, etc.) aux fournisseurs: ce sont ces fameuses "marges arrière", qui pèsent pour plus de 35% du prix et qui tournaient parfois au racket. Le 18 mars, Carrefour a été condamné à verser un million d'euros de dommages et intérêts à la Fédération nationale des producteurs de légumes pour prestations abusives.


La LME doit créer une vraie négociation sur les prix, mais chacun fourbit ses armes pour défendre ses intérêts. Six organisations (FNSEA, agro-industries, PME, grandes marques, etc.) ont lancé, jeudi, une pétition contre le texte et promettent de descendre dans la rue. Les industriels et les agriculteurs redoutent d'être "asphyxiés" par les hypers et agitent le spectre de "milliers de suppressions d'emplois".


Cette grogne n'a pas ému Nicolas Sarkozy. "Ça, pour faire pression [sur eux], on va faire pression", a-t-il déclaré jeudi à la télévision. Les géants comme Nestlé ou Danone affichent des profits supérieurs à ceux des grandes surfaces, et ne sont pas en situation de faiblesse. "Les enseignes ne peuvent pas se passer des grandes marques. Par contre, elles peuvent exercer une pression beaucoup plus forte sur les petits fournisseurs", analyse Olivier Dauvers, éditeur de publications spécialisées dans la grande distribution. Le gouvernement a aussi prévu des garde-fous: des amendes plus fortes en cas d'abus des supermarchés, et un régime d'exception pour les fruits et légumes.


Au parlement, où le monde agricole dispose de nombreux soutiens, la bataille de lobbying s'annonce rude. "Je souhaite que la loi ait un verrou qui évite aux agriculteurs et aux PME d'être broyés par le diktat de la grande distribution", indique Patrick Ollier, président UMP de la commission des affaires économiques à l'Assemblée. Il s'interroge aussi sur le relèvement de 300 à 1.000 m² du seuil à partir duquel un magasin peut ouvrir sans autorisation. "On risque de voir s'installer des supermarchés en surnombre dans les petites villes. Je ne garantis pas que les députés vont accepter cet article", prévient-il.


Le chef de l'Etat s'est dit déterminé à assouplir les règles d'implantation des grandes surfaces, "même si je dois convaincre ma propre majorité parlementaire". Imposé par Bruxelles, ce pan de la LME doit relancer la concurrence dans les zones où certaines enseignes sont en position dominante. La mesure devrait favoriser le hard discount, que le gouvernement veut voir prospérer. Mais elle divise les grandes enseignes. "Certains hypers craignent de perdre les positions acquises", sourit-on à Bercy.


Reste que l'Etat n'est pas tout blanc lui non plus. La LME prévoit l'augmentation d'une taxe sur les grandes surfaces. Selon la FCD, cela va se traduire par une ponction supplémentaire de 120 millions d'euros. "Le gouvernement ne peut pas militer pour le pouvoir d'achat et augmenter les taxes sur la consommation", fulmine Jérôme Bédier. La bataille ne fait que commencer.

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