dimanche 5 octobre 2008

Cannes aussi a eu droit à son mai 68

Il y a parfois des signes dont on devrait se méfier. En mai 1968, alors que le Festival de Cannes est promis comme toujours à plus de créations, de glamour et de paillettes, les sélectionneurs ont choisi, pour la soirée inaugurale, une copie neuve d'Autant en emporte le vent. Ils ne savent pas encore combien ce titre est prémonitoire.

En ce 10 mai (un vendredi), les stars se déploient sur les marches de l'ancien Palais des festivals, situé au milieu de la Croisette (à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'hôtel Noga Hilton). Tout y est: le tapis rouge, les robes de soirée, les smokings et une nuée de photographe. La princesse Grace de Monaco, Anouk Aimée, Danny Kay, Giulietta Massina, Sharon Tate, la toute jeune compagne du cinéaste Roman Polanski. Ce dernier fait partie du jury, présidé par André Chamson, au côté, entre autres, de Monica Vitti, Louis Malle et Terence Young... Tous arrivent sous les vivats, ainsi que les 1 600 privilégiés, invités au coup d'envoi de la grand-messe internationale du cinéma.


Les reportages télévisés, pas si nombreux, montrent une ville en tenue de gala. La Croisette frissonne de plaisir, indifférente aux événements qui, à Paris, sont en train de changer la société française. A 20h30, on rend hommage aux disparus Clark Gable et Vivien Leigh. Olivia de Havilland, bien vivante elle, a déclaré forfait après qu'on eut refusé de lui payer un cachet de 125 000 francs (l'actrice qui, décidément, apprécie peu les flonflons cannois, refusera également vingt ans plus tard de participer au 50e anniversaire de la manifestation.) Absente, aussi, Faye Dunaway qui aurait exigé qu'on lui affrète un avion particulier. Il faut bien quelques ragots pour les commères! Et sur les plages quelques starlettes en Bikini. Les vedettes, malgré tout, ne manquent pas à l'appel. Le Festival de Cannes est ainsi déclaré ouvert, sans la moindre allusion à la situation politique. Car cette fête magique du cinéma est devenue le marché mondial du film. Et un marché n'a pas d'états d'âme. Il table sur près de 6 milliards de francs de chiffre d'affaires.


La contestation de la rue, Robert Fabre Le Bret ne connaît pas. Le délégué général ne pense qu'à assurer sans anicroche cette 21e édition. Il ne se méfie pas. Ni des signes, ni de ses propres paroles: "Le Festival de Cannes a enfin atteint sa majorité. Non sans mal!" Et douloureux, cela le sera. Pour l'heure, la projection d'Autant en emporte le vent, de Victor Fleming, s'achève tranquillement.

A Paris, au contraire, les choses sont tout autres. Le Quartier latin, où depuis le début du mois se sont déroulés de violents affrontements entre les étudiants et la police, connaît sa première nuit de barricades. La rébellion a franchi une étape. C'est LA nuit où tout va changer, où la simple contestation va laisser la place à la révolution... Mais Cannes tente de prendre sa vitesse de croisière, comme si de rien n'était. Certains journaux posent les questions qui fâchent, comme Le Méridional, qui évoque l'ombre que les événements font peser sur le Festival. France Sud Magazine écrit même: "Cannes, ce ne sont pas les portes du paradis mais celles de l'enfer." Et ce n'est pas la programmation d'Au feu les pompiers, de Milos Forman, qui risque d'éteindre l'incendie en marche.

Dans la capitale, l'affaire de la Cinémathèque française, provoquée par l'éviction d'Henri Langlois par André Malraux et la mobilisation en sa faveur des cinéastes français et internationaux (Truffaut, Godard, Rivette, Chabrol, Renoir, Tati, Bresson, Kurosawa, Lester, Chaplin, Rossellini...), aurait dû aussi inquiéter les organisateurs du Festival. Car certains réalisateurs ont fait le voyage à Cannes. Dès le 13 mai, François Truffaut conseille à Robert Fabre Le Bret d'arrêter la manifestation. Il refuse. Les projections de Peppermint frappé, de Carlos Saura, et de Trilogy, de Frank Perry, sont repoussées au samedi 18 mai. Date à partir de laquelle rien n'ira plus. Car, en quelques jours, la donne aura considérablement changé. C'est le pays tout entier qui a pris feu. Cette France qui hier "s'ennuyait" est bloquée par la grève générale. Et le Festival devrait se poursuivre! Insensible aux manifestations locales des étudiants, des critiques, au bruit et à la fureur qui grondent!

La chienlit n'effraie pas Truffaut, qui séjourne à l'hôtel Martinez. Il a reçu un appel de Paris. Les tout nouveaux "Etats généraux du cinéma français" réclament cette fois l'arrêt pur et simple de la manifestation. Au réalisateur des 400 Coups de faire passer l'info et de mobiliser ses confrères: Godard, Resnais (bloqué à Lyon par la grève des cheminots), Lelouch, Nemec, Saura, Lester, Polanski, Malle... On demande à ces deux derniers, membres du jury, de démissionner. Ce qu'ils feront plus tard, entraînant avec eux Monica Vitti et Terence Young.


Samedi 18 mai, la réunion-débat sur l'affaire Langlois démarre salle Jean Cocteau. Sont présents, entre autres, Claude Berri, Jean-Gabriel Albicocco et l'acteur Jean-Pierre Léaud... Certains évoquent ces "commandos de gens venus de Paris". Les discussions se font de plus en plus vives. François Truffaut ne mâche pas ses mots: "La radio donne des nouvelles, heure par heure. On annonce que les usines sont occupées, que les trains ne marchent plus. Bientôt, ça va être les métros et les bus. Alors si on annonce toutes les heures 'Et le Festival de Cannes continue', c'est franchement ridicule!"

Jean-Luc Godard enfonce le clou: "Il s'agit de manifester, avec un retard d'une semaine et demie, la solidarité du cinéma sur les mouvements, étudiants et ouvriers. La seule manière de le faire est d'arrêter immédiatement toute projection." Projections auxquelles certains assistent - comme Gilles Jacob (actuel président du Festival et ancien journaliste à L'Express) - l'oreille collée à un petit transistor, car il n'y a plus que la radio pour informer les Français en direct. La télé (l'ORTF), quand elle n'est pas censurée, est elle aussi en grève.

Arrêter le Festival? Roman Polanski, qui a fui peu avant la Pologne communiste, écoute les prises de paroles des uns et des autres, d'un air dubitatif: "Ça me rappelle énormément de choses sous une période qu'on disait stalinienne...", lance-t-il, avant de se ranger du côté des manifestants. Claude Berri, lucide, clame: "Il y a des événements en France. On ne peut pas les ignorer." Et Macha Meril, coincée dans la foule, renchérit: "Les étudiants ne veulent pas d'examens, nous, on ne veut pas de compétition."


Ce même 18 mai, on voit ainsi Carlos Saura s'accrocher au rideau de scène pour empêcher la projection de son Peppermint frappé, aidé de sa compagne Géraldine Chaplin et de Jean-Luc Godard! Le film démarre malgré tout, lumières allumées, dans une belle foire d'empoigne. Truffaut est bousculé et tombe. Godard perd ses lunettes et se prend une baffe. On s'insulte, les coups partent, les hortensias giclent de leurs pots.

La veille, Claude Lelouch est arrivé sur la Croisette en Porsche avec la copie de son film (sur les JO de Grenoble) dans le coffre, en ayant "bénéficié en route de la bienveillance des pompistes". Le cinéaste s'allie immédiatement aux insurgés. "J'ai été désigné pour parler à Robert Fabre Le Bret, au motif que c'était mon film qu'il était en train de voir, raconte Lelouch. A la fin de la projection, il m'a pris dans ses bras en me disant: 'Ça va faire un triomphe!' J'étais très mal à l'aise pour lui annoncer la décision que nous venions de prendre. Il m'a rétorqué que j'étais un traître. Il a décidé de continuer le Festival malgré tout. Ce qui conduira au fameux soir où Godard s'est accroché au rideau..."

Pendant ce temps, Eddie Barclay donne une de ces fêtes somptueuses dont il a le secret. Paillettes et champagne à gogo. Mais qu'importe: la messe est dite. Dimanche 19 mai, en fin de matinée, Robert Fabre Le Bret annonce, la mort dans l'âme, l'arrêt du 21e Festival de Cannes, sans palmarès ni vainqueurs. Sous les pavés, l'écran noir.
(Source JDD)

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