vendredi 19 décembre 2008

Delors : La pensée d'un averti

Avant son départ de la présidence du Conseil emploi, revenu, cohésion sociale (CRCS), Jacques Delors, 83 ans en juillet, nous a donné son avis sur les differents dossiers qui font notre actualité. L'ancien président de la Commission européenne n'a rien perdu de son esprit combatif et inventif. Il propose la création d'une communauté européenne de l'énergie et revient sur la future présidence française de l'UE.

Comment expliquez-vous le "non" des Irlandais au traité simplifié?
Plusieurs paramètres ont pu jouer: un certain malaise diffus dans toute l'Europe face aux chocs de la mondialisation et aux mouvements migratoires, le manque d'explication de la part de la classe politique irlandaise, mais aussi le refus de participer à une politique étrangère commune, ou encore la crainte d'une harmonisation progressive du droit civil et de la fiscalité.

Les directives européennes sont fréquemment vécues comme des entraves à la liberté d'agir...
Bruxelles est souvent traité comme un héros de film d'épouvante. Alors que chacun devrait savoir que les décisions sont généralement prises par le Conseil des ministres et en colégislation avec le Parlement européen. Dans beaucoup de pays, cela n'est pas expliqué. C'est trop facile de prendre Bruxelles comme bouc émissaire, même s'il est vrai que les institutions européennes ne sont pas assez réactives. En ne venant pas à l'aide par des mesures ciblées et non générales - de ceux qui sont menacés dans leurs activités par la hausse du pétrole, elles renforcent l'allergie à l'égard de la construction européenne.

Peut-on faire revoter les Irlandais sans bafouer la démocratie?
La sagesse partagée par tous les gouvernements commande de terminer le processus de ratification - huit pays doivent encore se décider et ensuite de faire le point sur la situation.

Lors du dernier Conseil européen, Angela Merkel a refusé une Europe à deux vitesses, comme certains le préconisaient...
C'est là une difficulté majeure, qui est sans doute due à la position centrale de l'Allemagne dans la nouvelle Europe. Mais on peut retourner la question à madame Merkel: "Comment conciliez-vous l'approfondissement avec l'élargissement ?" Etant entendu que j'ai toujours été favorable aux élargissements, et notamment à ces pays de l'Europe de l'Est et du Centre qui avaient tant souffert sous la férule communiste et dictatoriale. Cela étant, sur Schengen et sur l'Union économique et monétaire, nous avons pratiqué ce que l'on appelle la différenciation. Le programme de Schengen a finalement été accepté par de nombreux pays ; il n'y a que la Grande-Bretagne et l'Irlande qui y demeurent hostiles. Quant à l'euro, il n'aurait pas vu le jour s'il avait fallu attendre l'accord des quinze pays alors membres de l'Union. Je suis donc en désaccord, même si je devine sa stratégie politique, avec Angela Merkel.

La France prend la présidence de l'Union le 1er juillet. Faites-vous confiance à Nicolas Sarkozy pour rebondir?
Il faut relativiser les possibilités d'un président de la République, même élu dans une monarchie républicaine comme la nôtre. Avec ou sans traité de Lisbonne, il y a du travail pour la présidence française. Je pense notamment à l'excellent programme proposé par la commission sur le climat et sur l'énergie, à la nécessité d'actualiser et de conforter la politique agricole et à l'inquiétante situation financière mondiale. Le président de la République y a ajouté deux chantiers: le projet d'Union pour la Méditerranée et le Pacte européen pour l'immigration.

Justement, le Parlement européen vient de voter sur les conditions de retour des sans-papiers...
Avec Michel Rocard, nous avons protesté contre cette proposition de directive européenne que nous considérons comme attentatoire aux droits de l'Homme. Nous sommes intervenus après avoir étudié les dossiers élaborés par les organisations qui s'occupent de ces personnes, qui sont dans des situations tragiques. Nous avons voulu pousser un cri pour que l'on revoie cette directive. Malheureusement, elle a été adoptée par le Parlement européen.

Le pacte pour l'immigration que va présenter Nicolas Sarkozy vous inquiète-t-il aussi?
Il y aura sur la table la proposition française, non connue aujourd'hui, plus des suggestions de la Commission européenne en ce qui concerne le droit d'asile et l'immigration. Je constate que le climat n'est pas bon pour ces questions humanitaires et qu'on voudrait jeter ceux qui comme moi le déplorent dans le camp des irresponsables. Or il s'agit d'agir en préservant la santé, la dignité et les perspectives d'avenir de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants.

Le Président a-t-il eu raison de lancer l'Union pour la Méditerranée alors qu'existait déjà le processus de Barcelone?
Le processus de Barcelone a donné des résultats mitigés, utiles mais limités. Il ne s'agissait que d'instituer des coopérations. A partir de là, toute relance me paraît bonne, surtout si elle est endossée par des chefs d'Etat et de gouvernement et surtout parce que c'est l'Union européenne dans son ensemble qui y est associée et non pas les seuls pays du sud de l'Europe. Mais, attention! Une des raisons des difficultés de l'Union, ce sont les effets d'annonce non suivis de réalité. Ce que je m'efforçais d'éviter quand j'étais président de la Commission. Sur ce projet, je dis: songez à tous ces peuples qui vont écouter ce qui sera promis et qui feront le bilan deux ans plus tard. Songez également aux conflits qui secouent cet ensemble régional et qui font obstacle à toute coopération approfondie entre eux.

Ce projet justifie-t-il que le président syrien assiste au défilé du 14-Juillet?
L'Union européenne invite l'ensemble des pays de la Méditerranée. Ce n'est pas un geste de naïveté, c'est un geste de bonne volonté et d'ouverture. Franchement, le fait de savoir s'ils doivent coucher à Paris et rester le lendemain pour le 14-Juillet est secondaire. Ce qui compte, c'est la journée du 13.

Quelle est pour vous, aujourd'hui, la priorité pour l'Union?
Comme il y eut la Communauté européenne du charbon et de l'acier, je propose qu'on mette en place une Communauté européenne de l'énergie. Ainsi aurions-nous une politique intérieure de l'énergie, un marché concurrentiel et une attitude commune vis-à-vis des producteurs d'énergie. Quand je vois ce carrousel de pays autour de Poutine et Medvedev, je suis scandalisé. L'Europe se ridiculise. C'est pourquoi il faut bâtir d'urgence une Europe de l'énergie, à laquelle participeront les pays qui le veulent. Les autres suivront plus tard, comme pour l'euro. Pour l'Europe, le choix est simple: ou la survie par l'union ou le déclin et la perte de toute capacité d'influence.

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